Mars 2008

Installation vidéo << Maman>> - Deux filles -


moustiquaire /projecteur/ 50 paires des chaussures usées d'enfants,
2006-2007-2008 Paris

Bonjour,

Comment allez-vous? Le printemps approche...

Le mois dernier, plusieurs événements m'ont rendue heureuse. J'ai envie de vous raconter deux d'entre eux.

Premier événement: j'ai pu montrer mes nouveaux dessins et mes nouvelles installations vidéo à Christian Boltanski. Second événement: j'ai enfin trouvé l'instrument de musique dont je rêvais pendant toutes ces années, un joli violon fabriqué à Mirecourt.

Je vous ai raconté l'année dernière, dans mon carnet du mois de Mars, comment j'avais rencontré Christian Boltanski à Yokohama. En tout début d'année, je me suis armée de courage, et j'ai composé le numéro de téléphone portable qu'il m'avait donné.

Oh la la, grande surprise: son numéro fonctionne, et me voilà en train de discuter avec lui. Il me dit: je me trouve en ce moment à New York, et je rentre dans une dizaine de jours à Paris. Je le rappelle donc deux semaines plus tard sur son portable, et il me dit: ah, je suis en ce moment au Danemark, il fait vraiment froid ici, et je rentre dans une huitaine de jours à Paris.

A chaque fois, il me répond d'un pays étranger différent, en me disant qu'il rentre bientôt à Paris. Aussi, je me demandais s'il ne s'agissait pas d'une blague à la Christian Boltanski... (j'ai appris par la suite que Boltanski part une fois par semaine à l'étranger pour y travailler)

La troisième fois que je l'ai appelé, il m'a dit: je suis revenu à Paris, vous pouvez passer me voir dans mon atelier des Beaux-Arts.

J'ai apporté là-bas mes nouveaux travaux: je lui ai montré les photographies de mon installation vidéo, et les photographies de mes dessins. Il a aussi regardé le DVD de mon installation vidéo sur l'écran de l'ordinateur portable que j'avais pris avec moi. Je lui ai raconté pourquoi je voulais réaliser ces oeuvres, et en quoi elles s'appuyaient sur mon histoire personnelle. Il a écouté avec un regard sévère, et il a dit: ton histoire est intéressante. Un peu plus tard, en voyant les photos de mon installation vidéo, il a ajouté: c'est très beau. Ses mots étaient simples, et ils m'ont beaucoup encouragé.

Boltanski m'a aussi donné son avis sur plusieurs points très concrets. Il m'a demandé par exemple: sur quels aspects pourrais-tu insister dans ton travail, pour l'améliorer et le rendre encore plus intéressant? Et si des gens venaient à critiquer ton travail, quel genre de critique t'attendrais-tu qu'ils fassent? Et comment répondrais-tu à ces attaques? A chaque fois qu'il me posait ces questions, il me donnait des réponses et des directions très intéressantes.

Pour finir, il m'a dit que je pouvais venir le voir de temps en temps, pour lui montrer l'avancée de mon travail.

Boltanski aime s'asseoir par terre pendant la conversation, dans une posture très décontractée. Il porte des vêtements élégants, une jolie petite veste et un fouloir aux motifs à carreaux et doublure verte. Mais ce qu'on remarque par dessus tout, ce sont ses yeux très vifs.

Il a su comprendre très vite, en quelques minutes, comme par instinct, la substance de mon histoire. Il a ensuite cherché à cerner très sincèrement ce qui rend mon travail intéressant, et à déceler ce qui pourrait y manquer. Aucun doute: il a un talent singulier pour cet exercice délicat.

J'aime bien réfléchir à tout ce que Christian Boltanski m'a dit lors de notre rencontre. Car si je construis mon travail avec persévérance, en suivant mes propres intuitions, cela ne m'empêche pas de méditer sur ce regard si personnel qu'il a porté sur mon travail.

Il y a deux semaines, Pierre-Louis, un ami à nous, est allé au Japon pour une conférence de mathématiques. Il m'a rapporté un grand flacon de pigment, que j'attendais avec impatience pour un nouveau projet. Grâce à son aide, je peux enfin travailler sans retenue. J'en profite pour remercier Jean-Yves, qui a permis à toute l'affaire de se dénouer. Un grand merci à tous les deux !!!

J'arrive maintenant au second événement dont je voulais vous parler: je joue désormais avec un très joli violon, fabriqué à Mirecourt, dans les Vosges. Mirecourt est la capitale française des instruments à corde et des luthiers.

J'ai fait partie pendant cinq ans du « club orchestre » de mon collège et de mon lycée de jeunes filles au Japon. A mon arrivée à Paris, une bonne amie m'a présenté un professeur de violon, dont je suis les cours depuis un an au Conservatoire du 20ème arrondissement.

J'utilisais jusqu'ici le violon de grande débutante que mon grand-père (qui est mort l'année dernière) m'avait acheté pour mes quinze ans. Récemment, une amie à nous, qui enseigne elle aussi au Conservatoire du 20ème arrondissement, m'a acheté un dessin. Cela m'a permis d'acheter un instrument de luthier, fabriqué à la main, et non pas en usine comme le précédent.

J'ai trouvé ce violon par hasard, chez un luthier. Il n'était pas vraiment cher pour un violon aussi joli. J'ai vraiment eu de la chance: cet instrument avait été laissé en dépôt trois semaines plus tôt par un musicien professionnel. On entend immédiatement que ce violon a été joué et aimé: il est très sonore. Quand je le joue, il fait vibrer les os de ma clavicule, et je sens mon sang circuler en résonnance avec lui. Le violon, trois quarts d'heure tous les soirs, c'est mon secret pour rester en bonne santé. Il n'est pas seulement favorable à ma circulation sanguine: tel un habile ostéopathe, il me remet en place toutes les vertèbres après une longue journée de dessin!!

Tous les deux mois, je vais consulter chez mon professeur de violon italien et sa femme violoniste elle aussi. Ils ont été très contents de me voir arriver avec un nouveau violon. Ils m'ont flatté, en me disant que j'avais trouvé un « violon enchanté » et en me demandant l'adresse du luthier. Cela m'a fait très plaisir. J'aime penser que mon grand-père qui est maintenant au paradis certainement m'a donné un petit coup de pouce pour trouver un si joli violon.

A ce propos, une amie pianiste m'a dit une phrase très touchante: tu verras, la fréquentation quotidienne de ton nouveau violon t'entrainera doucement à réveiller des impressions inconnues, imperceptibles, ou que tu croyais enfouies à jamais. Je n'en suis encore qu'au début du chemin, mais ces paroles me semblent déjà bien vraies. Je commence à percevoir des sentiments et des impressions à l'intérieur de moi, que je ne connaissais pas, ou que je n'avais pas encore reconnues. C'est une expérience à la fois étrange et merveilleuse.

Je pense qu'un instrument de musique peut se révéler un être sensible, et délicat -- protagoniste charmant d'un dialogue vif et d'une grande densité émotionnelle. Je veux construire dans ma vie un dialogue affectif de cette nature avec les êtres, et développer dans mon travail une telle armature éclatante des sentiments.

Au revoir, et au mois prochain.

Koko

ps: l'émission à laquelle je participais le mois dernier « Surpris par la nuit -- La part de l'ombre » n'a pas été diffusée à cause d'une grève à la Maison de la Radio. Elle sera rediffusée un peu plus tard dans l'année: je vous tiens au courant!